Sur le cinéma:
Nous naimions pas ce cinéma « américain » formaté qui rentrait dans nos vies comme un train entra, un jour, en gare de La Ciotat.
Nous ne voulions pas de cette industrie, usine à rêve, comme si les rêves pouvaient se fabriquer à la chaîne, comme si un producteur et quelques financiers pouvaient rêver dautre chose que de dollars.
Pas de ces bons, ni de ces méchants qui ne vont aux water-closets que pour se faire flinguer, qui ne saventurent que pour gagner, qui jouent un rôle et nen sortent pas, qui saiment sur des musiques douces et se déchirent sur les plus grands airs dopéra. Nous ne voulions pas de ces films où on nous prévient pendant un quart dheure que quelque chose dimprévisible va arriver, de ces drames où le héros meurt, de ces comédies où le héros ne meurt pas
Nous voulions rire à contretemps et peut-être pleurer quand on ne nous demandait rien, pour rien. Nous ne voulions pas consommer les rêves préparés pour un panel représentatif de spectateurs mais recevoir en pleine gueule les illusions dun rêveur sans profession, dun bricoleur, dun collectionneur de bout de ficelle.
Nous aimions entrer dans une salle sans savoir ce que nous allions y trouver, courir le risque dêtre déçu, courir le risque dêtre marqué à vie par un autre, un autre qui nous semblait proche, peut-être parce que différent, parce que lointain, parce quindifférent, parce que si proche. Une proximité qui ne devait rien à des calculs mais tout au hasard, le même que celui qui fait que deux être se plaisent, saiment et partagent tout.
Nous ne voulions pas être dragué par un séducteur hollywoodiens qui vend des posters à des adolescentes, ouvre des chaînes de fast-food, entre en bourse et sourit par contrat, casse son image en jouant dans une comédie et empoche deux fois sa mise, comme prévu dans son business-plan.
Nous aimions lidée quun type sorti de nulle part ou dun endroit bien réel pose son petit truc, là, pour voir, lair de rien, comme un cadeau sans prix. Nous aimions ces films confidences, dites par un ami, une connaissance de passage, un inconnu, un ermite ou un voyageur.
Nous aimions ces gens qui nous offraient leur vie sans avoir rien à y gagner, tout à perdre, à nous qui avions tout à y gagner et si peu à perdre.
Peut-être parce que nos vies tenaient debout, parce que, la tête pleine de nos rêves, nos existences nétaient pas pleines dennui mais empli de ce vide qui nappartient quà nous, nous nallions pas dans de grandes salles pour nous distraire, mais dans dobscures salles pour recevoir ce cadeau.
Nous navions pas peur daller voir des trucs cafardeux, pas peur daller réfléchir, de risquer de ne rien comprendre à des trucs bizarres, nous préférions cela à des recettes scénaristiques, des rires préenregistrés, des stars fabriquées par un complot de chirurgiens en esthétique et de docteurs en commerce.
Nous ne voulions pas être distrait mais conscient, tout comme nous ne voulions pas de films consciencieusement formatés, mais des films inconscients, comme un lapsus évidemment révélateur.
Nous ne voulions pas que lon nous change les idées, comme dautres se mentent pour ne rien voir, mais en avoir dautres pour enrichir les nôtres. Nous ne voulions pas voir notre reflet flatteur dans une glace mais nous confronter aux milles miroirs déformants des idées des autres.
Parce que nous ne regardions pas dans la même direction que tout le monde, on nous accusait dêtre aveugle. Parce que nous naimions pas les mêmes chose que tout le monde, on nous accusait de ne rien aimer. Parce que nous ne nous intéressions pas aux mêmes choses que tout le monde, on nous accusait de ne sintéresser à rien. Pourtant en regardant ailleurs, nous voyions dautres choses et ce sont ces choses que nous aimions, celles-ci qui nous intéressaient et nous poussaient à regarder encore ailleurs pour aimer encore plus de choses, mais déjà nous étions loin de nos accusateurs.
Parce que nous prenions les chemins de traverse, parce que nous pouvions délaisser certains chemins parce que nous les trouvions trop fréquentés ou mal, certains pensaient que nous nallions nulle part, parce que nous arrivions quelquefois dans des endroits où il ny avait plus personne ou pas encore quelquun, parce que nous ne suivions pas de guide, certains nous pensaient perdus. Parce que pour nous, un chef duvre reconnu pouvait ne pas être un chef duvre, parce quun film inconnu pouvait en être un, parce que nous pensions quun grand réalisateur pouvait ne pas plaire à tout le monde et quun réalisateur qui plaisait à tout le monde pouvait ne pas être un grand réalisateur, parce que nous pouvions avoir raison contre tous et avoir tort aussi, certains nous pensaient de mauvaise foi.
Parce que nous pensions que le cinéma est un art fait dessai, certains pensaient que nous nous prenions au sérieux. Parce que nous ne voulions pas dun cinéma fait par des industriels, certains pensaient que nous nétions pas sérieux.
Pourtant, pour cela, malgré cela, le cinéma faisait parti de nos vies, faisait nos vies quelquefois. Au cinéma, comme dans nos vies, nous avons aimé, nous avons détesté. Nous avons espéré, attendu, patienté. Nous avons été intéressé, proche, concerné. Nous avons rencontré des gens, nous en avons quitté quand leur chemin séloignait du notre, quand certains allaient travailler pour lusine hollywoodienne, nous en avons perdu dautres de vue, certains sont partis définitivement mais le cinéma est plus fort que la vie, la trace de ces rencontres reste, imprimée quelque part, disponible, nous laissant seulement regretter que la disparition dun être marque la fin dun regard, dun don, dune uvre, nous laissant présager que notre propre disparition marquera aussi la disparition dun regard
Comme nous refusions de suivre le chemin tracé davance dans le grand livre de la vie, comme nous combattions les « il faut faire comme ça », comme nous alliions rigueur et fantaisie, comme nous décidions que la norme nétait pas légitime, comme nous pensions que linutile nous sauve de lutile, nous aimions le cinéma. Comme ce que nous pensions, nous le pensons encore et toujours, il ne reste plus grand chose à dire, ni à faire, sinon continuer. Continuer à vivre, continuer à regarder ailleurs, continuer à aimer et continuer à espérer que quelques regards empêchent toujours le cinéma de devenir une industrie, de nêtre plus quune industrie qui quitterai nos vie comme les ouvriers des frères Lumières quittaient autrefois leur usine.
Dédié à Joao-César Monteiro...
"Exprim'Action"